Le poids d’un héritage et la fragilité d’un héritier
Le 25 juillet 1999, le Maroc enterre Hassan II, souverain qui aura marqué près de quarante ans de règne d’une empreinte autoritaire et personnelle. La disparition, survenue deux jours plus tôt à Rabat, plonge le royaume dans la stupeur et dans l’affliction. Autour du cercueil, les plus hauts représentants occidentaux – Jacques Chirac, Bill et Hillary Clinton, George Bush, Juan Carlos d’Espagne – témoignent du rôle central qu’avait joué Hassan II comme allié indéfectible de l’Occident. À l’inverse, l’absence remarquée de la plupart des chefs d’État arabes rappelle le mépris affiché par le monarque pour la Ligue arabe, qu’il considérait, selon l’expression rapportée par Le Monde, comme un « rassemblement de Bédouins et d’officiers subalternes ».
C’est dans ce contexte diplomatique, fait de fidélité à l’Occident et de distances assumées vis-à-vis du monde arabe, que s’ouvre une nouvelle page pour le Maroc. Mohammed VI, fils du défunt souverain, accède au trône. Mais derrière les fastes et la continuité dynastique, l’héritier porte un fardeau intime : celui d’une jeunesse vécue sous le signe du mépris paternel.
Le fils contesté d’un père autoritaire
Le deuxième épisode de L’énigme Mohammed VI, signé Christophe Ayad et Frédéric Bobin, révèle avec précision la relation difficile entre le prince héritier et son père. Hassan II, stratège implacable, ayant survécu aux coups d’État militaires, aux révoltes du Rif et aux défis de la gauche révolutionnaire, jugeait son fils trop frivole. Il lui reprochait son goût de la fête, sa fréquentation des cercles mondains, son absence de rigueur. Pour le roi, Mohammed manquait de la trempe nécessaire pour régner.
Ces jugements sévères se traduisaient par une marginalisation institutionnelle. Le prince héritier était relégué à des rôles protocolaires, spectateur des affaires du royaume plus que véritable apprenti souverain. En grandissant dans cette atmosphère de défiance, Mohammed VI n’a pas eu l’occasion d’exercer progressivement le pouvoir ou de gagner la confiance de son père. Il a plutôt vécu dans l’ombre, parfois humilié, toujours surveillé, jamais reconnu.
Une succession marquée par la continuité et l’incertitude
La mort de Hassan II change brusquement le destin du prince. Celui que son père jugeait fragile se retrouve projeté sur le devant de la scène, porté par une dynastie vieille de plusieurs siècles et par des institutions façonnées pour servir un pouvoir monarchique quasi absolu. Le Maroc entre alors dans une période d’attente et d’observation. L’héritier contesté par son père allait-il être capable d’endosser le rôle d’« Amir al-Mouminine », commandeur des croyants et chef suprême de l’État ?
Selon Le Monde, cette contradiction constitue le cœur de « l’énigme Mohammed VI » : héritier fragilisé, il doit pourtant incarner la continuité d’un système où la monarchie concentre l’essentiel du pouvoir.
Les implications politiques d’une jeunesse contrariée
Cette jeunesse blessée a façonné le style de règne de Mohammed VI. D’un côté, il a cherché à rompre avec l’image austère et autoritaire de son père, adoptant une posture plus proche du peuple, multipliant les gestes de modernisation sociale et d’ouverture dans ses premières années. De l’autre, il n’a jamais pu s’extraire totalement de l’héritage institutionnel forgé par Hassan II. Le système monarchique reste centralisé, le champ politique verrouillé, et l’opposition étroitement surveillée.
Ainsi, le règne de Mohammed VI porte l’empreinte d’un double paradoxe : la volonté de se distinguer du modèle paternel et la nécessité de gouverner avec les instruments hérités de ce même modèle. En diplomatie, il a prolongé l’ancrage occidental du Maroc, tout en cherchant à redorer les liens africains. En politique intérieure, il a incarné une modernisation relative, mais sans ouvrir les vannes d’une véritable démocratisation.
L’énigme toujours présente
En retraçant l’itinéraire d’un fils méprisé par son père et devenu roi malgré tout, ce deuxième épisode rappelle que la monarchie marocaine n’est pas seulement un système politique : elle est aussi une histoire de transmission familiale, faite de blessures, de rivalités et de silences. Hassan II demeure l’ombre qui plane sur Mohammed VI, modèle et repoussoir à la fois.
L’énigme reste entière : comment un héritier jugé incapable par son père a-t-il pu se transformer en souverain incontournable, tenant son royaume depuis plus de vingt-cinq ans ? La réponse réside peut-être dans ce mélange de fragilité intime et de pouvoir institutionnel absolu, tension permanente qui continue de définir l’image et la réalité du règne de Mohammed VI.
À suivre…
Le troisième épisode de la série, publié aujourd’hui par Le Monde, s’intitule « Mohammed VI, le monarque des réformes inachevées ». Il se penche sur les contradictions d’un règne marqué par l’annonce de réformes ambitieuses, souvent freinées ou restées incomplètes. Quant à l’épisode 4, il est déjà annoncé comme « disponible prochainement ».
Référence
Cet article d’analyse, publié par la PLATEFORME « N’OUBLIE PAS LE SAHARA OCCIDENTAL », s’appuie sur du deuxième épisode de la série « L’énigme Mohammed VI » publié par Le Monde le 25 août 2025.
🔗 Lire l’article original (réservé aux abonnés) : Mohammed VI, une jeunesse à l’ombre de Hassan II