Réponse au discours français sur le Sahara occidental
Par Mohamed Elbaikam
Ce texte a été initialement publié dans Le Club de Mediapart, l’espace participatif du journal Mediapart dédié aux contributions d’analyse et d’opinion d’auteurs extérieurs. Il ne s’agit pas d’un contenu rédigé par la rédaction du média, mais d’une contribution au débat public en France sur le Sahara occidental et sur le rôle des intérêts économiques européens dans le territoire.
Nous publions ci-dessous exclusivement le contenu de l’article, sans les éléments éditoriaux propres à la plateforme, en raison de la pertinence de son analyse et de la clarté avec laquelle il interroge l’usage du discours du « développement » comme substitut au respect du droit international au Sahara occidental.
Militant sahraoui indépendant
Dans les situations territoriales de longue durée qui demeurent non résolues au regard du droit international, les États concernés cherchent souvent à redéfinir la nature du problème plutôt qu’à en traiter le fond. Lorsque la réalité existante devient difficile à justifier sur les plans juridique et éthique, elle est progressivement requalifiée en projet de « développement ». Le langage des droits est remplacé par celui de la croissance et de l’investissement, et l’opinion internationale est invitée à se concentrer sur les infrastructures et les flux économiques plutôt que sur des obligations juridiques et politiques toujours non réglées.
Ce glissement ne constitue pas une solution. Il s’agit d’une forme de gestion économique d’un différend juridique, qui permet de repousser — plutôt que de résoudre — les questions essentielles, au premier rang desquelles figure le droit à l’autodétermination.
Un statut juridique que la politique économique ne peut modifier
Selon les Nations unies, le Sahara occidental demeure classé comme territoire non autonome. Ce statut juridique n’a pas changé malgré des décennies de manœuvres politiques ou d’initiatives économiques. Dans son avis consultatif de 1975, la Cour internationale de Justice a conclu que les liens historiques invoqués ne constituaient pas une souveraineté et que le droit à l’autodétermination appartient au peuple sahraoui lui-même.
En droit international, le statut juridique d’un territoire n’est pas déterminé par le niveau des infrastructures ou des investissements, mais par la volonté librement exprimée du peuple concerné.
« Population » versus « peuple » : une distinction essentielle
L’un des aspects les plus problématiques des récits contemporains centrés sur le développement réside dans la confusion délibérée entre « la population » et le peuple sahraoui en tant que titulaire légitime de la terre. Le droit international ne raisonne pas en termes démographiques abstraits ; il reconnaît un peuple doté d’une identité juridique et politique distincte, et d’un droit spécifique à l’autodétermination.
Améliorer les conditions de vie des « résidents locaux » ne répond pas à la question centrale :
le peuple sahraoui, en tant que sujet reconnu de ce droit, a-t-il consenti à ces politiques ou en a-t-il bénéficié de manière significative ?
Qui bénéficie réellement du développement ?
Des rapports indépendants indiquent que les grands projets dans l’agriculture, le tourisme, la pêche ou les énergies renouvelables profitent principalement à des responsables politiques marocains, à des élites économiques et à des acteurs étroitement liés au pouvoir d’État. Les Sahraouis sont pour l’essentiel intégrés comme main-d’œuvre subalterne, et non comme décideurs, propriétaires ou bénéficiaires d’une valeur économique durable.
Dans ce contexte, le développement n’autonomise pas la communauté sahraouie. Il renforce au contraire des déséquilibres économiques structurels qui empêchent l’émergence d’une base sociale et économique indépendante, capable de soutenir une expression politique libre.
La gestion de la croissance comme stratégie politique
Ce schéma reflète une stratégie plus large selon laquelle une véritable autonomisation économique sahraouie est perçue comme un potentiel catalyseur d’autonomie politique. En conséquence, le développement économique, social et démocratique est étroitement contrôlé afin d’empêcher l’émergence d’élites ou d’institutions indépendantes. La dépendance économique devient ainsi un instrument de limitation de l’action politique.
Un développement sans éducation ni culture
L’absence d’universités indépendantes, d’instituts de recherche et de véritables centres culturels est particulièrement révélatrice. L’éducation et la culture sont au cœur de l’émancipation sociale et de la conscience politique ; pourtant, elles restent manifestement sous-développées au Sahara occidental.
Ce qui les remplace est un récit médiatique sophistiqué : forums d’investissement, campagnes promotionnelles et images soigneusement mises en scène du progrès, destinées à conforter une narration officielle plutôt qu’à refléter la réalité sociale.
Un développement sans droits humains
Plus fondamentalement encore, le développement ne peut être dissocié de son contexte en matière de droits humains. Des projets mis en œuvre dans un climat marqué par les restrictions à la liberté d’expression, une atmosphère de peur généralisée et une présence sécuritaire et militaire massive ne peuvent être qualifiés de développement durable ni fondé sur les droits.
Les droits humains ne sont pas un supplément au développement ; ils en sont le socle. En leur absence, le développement devient un instrument de contrôle plutôt qu’un levier d’émancipation.
Une seule exigence : ce que le droit international prévoit déjà
Le peuple sahraoui ne demande pas un traitement d’exception. Il réclame l’application du droit international existant : le droit à l’autodétermination, exercé librement, sans contrainte et sans résultats politiques ou économiques pré-programmés.
Une question pour la France
Cela soulève une question fondamentale :
pourquoi l’application du droit international au Sahara occidental est-elle devenue politiquement coûteuse pour la France ?
Comment un État qui affirme son attachement à un ordre international fondé sur des règles peut-il justifier une position qui marginalise les principes des Nations unies et la jurisprudence internationale au profit d’alignements stratégiques ?
Le droit international ne peut être appliqué de manière sélective sans en miner la crédibilité.
Conclusion
Un développement qui ignore les droits humains, qui méconnaît le peuple détenteur du titre juridique sur la terre et qui s’exerce dans un contexte de peur et de contrôle sécuritaire ne résout pas les conflits : il les fige. Tant que le Sahara occidental sera géré par l’image plutôt que par le droit, la question restera non résolue, quelle que soit la manière dont le « développement » est présenté ou commercialisé.
Origen: décryptage d’une campagne médiatique autour des investissements français | Le Club
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