Tribune — La RAN Espagne–Maroc : quand un texte dicté à Rabat devient la politique officielle de Madrid

Tribune — La RAN Espagne–Maroc : quand un texte dicté à Rabat devient la politique officielle de Madrid

Par Victoria G. Corera – Plateforme “N’oubliez pas le Sahara Occidental”
(tribune d’opinion)

Il arrive que la politique internationale se résume à un mot.
À une formule.
À un glissement de langage qui, en apparence insignifiant, révèle pourtant une bascule stratégique profonde.
C’est exactement ce qui s’est produit lors de la XIIIe Réunion de Haut Niveau (RAN) entre l’Espagne et le Maroc.

Derrière les sourires protocolaires, un fait demeure : Madrid a repris mot pour mot la lecture marocaine de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, au point de reproduire des expressions qui n’existent pas dans la version officielle de l’ONU. Le texte “conjoint” n’a rien d’un compromis : c’est un document rédigé à Rabat et signé à Madrid, sans que la partie espagnole ne s’autorise la moindre relecture critique.


Un texte rédigé en français… et non par l’Espagne

L’analyste Carlos Ruiz Miguel l’a démontré : la déclaration espagnole cite la résolution 2797 en affirmant qu’elle “soutient pleinement” l’ONU. Or, la version espagnole officielle dit “pleno apoyo”.
“Pleinement” n’existe que dans la version française.
Le copier-coller est évident.

Ce détail linguistique est plus qu’une négligence : c’est la preuve qu’un texte préparé en français — la langue de travail de la diplomatie marocaine — a été adopté sans correction. L’Espagne ne rédige plus : elle valide. Elle ne nuance plus : elle s’aligne.


Transformer une colonisation en “différend”

La déclaration parle aussi d’une “controverse politique”.
Cette formule n’est pas anodine.
Comme l’a expliqué Carlos C. García, elle reprend directement le terme français différend, utilisé depuis longtemps par Rabat pour vider le conflit de sa substance juridique.

Car le Sahara occidental n’est pas un désaccord politique.
Ce n’est pas une divergence interne.
C’est un territoire non autonome inscrit sur la liste de l’ONU, dont la population possède un droit inaliénable : l’autodétermination.

Utiliser le mot “différend”, c’est déjà renoncer à ce droit.
C’est accepter l’idée que la question saharienne appartient au Maroc.
C’est priver le peuple sahraoui de son statut juridique pour le transformer en simple variable d’ajustement régionale.


La bascule espagnole : un choix politique, pas une fatalité

Ce glissement de langage n’est pas une maladresse.
C’est un choix assumé.
Depuis 2022, Madrid cherche à présenter la proposition d’autonomie marocaine comme la seule option “réaliste”. La RAN en fournit désormais le vocabulaire officiel.

Conséquence immédiate : l’Espagne renonce à son rôle historique de puissance administrante.
Elle abandonne le terrain du droit international pour adopter celui de la communication politique marocaine.

Et ce choix a un coût.


Ce que Rabat gagne : ce que la région perd

En validant le cadre marocain, Madrid :

  • isole davantage l’Algérie, pourtant indispensable à la stabilité énergétique et sécuritaire de la région ;
  • affaiblit le Front Polisario, seul représentant reconnu du peuple sahraoui ;
  • renforce l’idée que l’annexion du Sahara occidental est un fait accompli ;
  • fragilise la cohérence européenne, prompte à défendre l’intégrité territoriale en Ukraine et étrangement silencieuse en Afrique du Nord.

La normalisation de l’occupation n’apporte pas la stabilité que promet Rabat.
Elle ajoute de la tension à un Maghreb déjà fragilisé.
Elle alimente une rivalité régionale dont personne, ni au Maroc ni en Algérie, n’a besoin.


L’Europe doit regarder en face ce qu’elle cautionne

Aux lecteurs français, il faut le dire clairement :
La politique de “réalisme” vantée par certains responsables n’est qu’une forme sophistiquée de renoncement.
Renoncement au droit.
Renoncement à la cohérence.
Renoncement à une politique méditerranéenne qui s’appuie sur des principes, pas sur des accommodements.

À force de fermer les yeux pour conserver un partenaire stratégique, on finit par valider l’inacceptable.
La colonisation n’est pas un différend.
Elle n’est pas un malentendu.
Elle n’est pas une option.
Elle est un acte qui viole le droit international — et qui continuera de le violer tant que le peuple sahraoui n’aura pas exercé son droit à décider de son avenir.


Pour finir : ce que la RAN ne peut pas effacer

Rabat peut dicter des textes.
Madrid peut les signer.
Les gouvernements peuvent changer de vocabulaire, voire de mémoire.

Mais il reste trois réalités que ni la RAN, ni la 2797, ni la diplomatie parallèle ne pourront abolir :

  1. Le Sahara occidental n’appartient pas au Maroc.
  2. Le peuple sahraoui est un sujet de droit, reconnu par l’ONU.
  3. L’autodétermination n’est pas négociable : elle est inévitable.

Tout le reste n’est que communication.
Et la communication, même répétée mille fois, ne change jamais la vérité du droit.


Descubre más desde No te olvides del Sahara Occidental

Suscríbete y recibe las últimas entradas en tu correo electrónico.