Madrid parle d’une atteinte à son intégrité territoriale, l’Europe évoque une « menace hybride », mais Rabat continue d’être présenté comme le partenaire indispensable. Derrière cette contradiction se trouvent le Sahara occidental, la dépendance migratoire européenne et la nouvelle position stratégique du Maroc auprès de Washington et de Tel-Aviv.

Par Victoria G. Corera
La couverture de Paris Match, consacrée à la crise de Ceuta, résume à sa manière le changement d’atmosphère autour du Maroc : derrière le « soft power » patiemment construit par Mohammed VI apparaît une capacité de pression beaucoup plus brutale. Depuis l’entrée massive de dizaines de milliers de personnes sur le territoire espagnol, les explications se multiplient — décision de la justice espagnole, réseaux sociaux, passeurs, rapprochement entre Madrid et Alger, Sahara occidental, États-Unis ou Israël — au risque de compliquer ce qui devrait pourtant rester la question centrale : comment une mobilisation d’une telle ampleur a-t-elle pu traverser une zone parmi les plus surveillées du royaume sans que les autorités marocaines l’empêchent ?
Rabat affirme qu’il n’y a eu ni relâchement volontaire des contrôles, ni pression, ni chantage. Pourtant, les témoignages recueillis par l’AFP et les analyses de plusieurs spécialistes du Maroc rendent difficile la thèse d’un phénomène entièrement spontané. L’appareil sécuritaire marocain n’a pas empêché l’arrivée massive vers Ceuta puis, lorsque les renforts ont été déployés, il a montré qu’il était parfaitement capable de reprendre le contrôle. Aucune preuve publique d’un ordre direct de Mohammed VI n’existe, mais cela ne suffit pas à effacer ce que nous considérons comme l’essentiel : des civils ont été utilisés dans une opération de pression contre l’Espagne et son intégrité territoriale.
Reste à comprendre dans quel but. Le Sahara occidental est inévitablement présent. Le précédent de 2021, lorsque Rabat utilisa déjà la frontière pendant la crise provoquée par l’hospitalisation de Brahim Ghali, est encore dans toutes les mémoires, tout comme le revirement de Pedro Sánchez en 2022 en faveur de la proposition marocaine d’autonomie. Aujourd’hui, le rapprochement entre Madrid et Alger et le débat espagnol sur la nationalité des Sahraouis constituent de nouveaux motifs d’irritation pour Rabat. Mais Ceuta et Melilla ont aussi une valeur propre dans les ambitions territoriales marocaines, au moment même où un rapport d’une commission de la Chambre des représentants américaine les décrit comme des villes « administrées par l’Espagne » mais situées « en territoire marocain » et évoque leur « futur statut ».
Les États-Unis et Israël ajoutent une autre dimension à cette crise. Leur alliance avec Rabat est désormais profonde, notamment sur les plans militaire et diplomatique, et tous deux ont reconnu les prétentions marocaines sur le Sahara occidental. Kenneth Roth, ancien directeur de Human Rights Watch, a même souligné l’intérêt stratégique que pourrait représenter le contrôle de Ceuta et du détroit de Gibraltar pour Israël. Il existe donc une convergence d’intérêts qu’il serait naïf d’ignorer, mais aucune preuve ne permet aujourd’hui d’affirmer que Washington ou Tel-Aviv ont dirigé l’opération. Distinguer ce que nous savons de ce que nous soupçonnons renforce, plutôt qu’il n’affaiblit, la responsabilité que nous attribuons à Rabat.
La contradiction la plus révélatrice se trouve finalement à Madrid et à Bruxelles. Pedro Sánchez parle d’une « attaque contre l’intégrité territoriale » espagnole, Margarita Robles demande de déterminer qui a pu « consentir » les événements et des dirigeants européens évoquent l’« instrumentalisation de la migration » et les « menaces hybrides ». Pourtant, au moment de désigner celui qui a exercé cette pression, le nom du Maroc disparaît presque toujours et Rabat redevient le partenaire qu’il faut remercier pour avoir rétabli le contrôle.
Cette prudence n’est probablement pas fortuite. L’Espagne et l’Union européenne ont confié au Maroc une part considérable de la protection de leur frontière méridionale et reconnaître ouvertement que Mohammed VI peut transformer ce contrôle en instrument de coercition reviendrait à reconnaître également leur propre vulnérabilité. Pour Pedro Sánchez, il faudrait en outre admettre que le revirement sur le Sahara occidental n’a pas acheté la stabilité promise. C’est pourquoi, après tant de discours sur les réseaux sociaux, les passeurs, l’« instrumentalisation » ou la « menace hybride », une question reste entière : pourquoi l’Espagne et l’Europe ont-elles tant de mal à accuser le Maroc lorsque presque tout ce qu’elles décrivent porte son empreinte ?