Quand le silence devient une politique : le Sahara occidental face à l’effondrement du droit international, avec la complaisance de la France – Par Carlos C. García

Quand le silence devient une politique : le Sahara occidental face à l’effondrement du droit international, avec la complaisance de la France – Par Carlos C. García

Pendant des décennies, le conflit du Sahara occidental a été présenté comme un problème « complexe », « enlisé » ou « difficile à résoudre ». Aujourd’hui, cette description ne tient plus. Ce qui se passe au Sahara occidental n’est pas le résultat d’une complexité insoluble, mais la conséquence directe d’une stratégie politique parfaitement identifiable : la substitution progressive du droit international par le silence, l’ambiguïté et le fait accompli imposé par la force. Dans un monde qui entre ouvertement dans une phase de dérégulation géopolitique, le Sahara est devenu un laboratoire où s’expérimente l’effondrement pratique des normes censées régir les relations internationales.

Le contexte mondial a profondément évolué ces dernières années. L’invasion russe de l’Ukraine, la destruction systématique de Gaza en dehors de tout cadre humanitaire, les menaces explicites sur le Groenland ou l’enlèvement du président vénézuélien sur ordre direct des États-Unis ont marqué un tournant. La force ne se dissimule plus derrière la légalité : elle est revendiquée ouvertement. Le droit international, loin d’être invoqué comme une limite, est traité comme un obstacle superflu. Dans ce contexte, les territoires dépourvus de pleine souveraineté, comme le Sahara occidental, deviennent les premiers espaces où cette logique se normalise.

Sur le plan formel, rien n’a changé. Le Sahara occidental demeure, selon les Nations unies, un territoire non autonome en attente de décolonisation. Le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination reste inaliénable. Aucun État ni aucune organisation internationale ne reconnaît la souveraineté marocaine sur le territoire. Les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne continuent d’affirmer que le Sahara occidental et le Maroc sont deux territoires distincts et séparés. Tout cela est juridiquement incontestable. Et pourtant, politiquement, on agit comme si ces principes étaient devenus accessoires.

C’est là que se situe le cœur du problème. Le droit international n’est plus violé frontalement : il est vidé de sa substance par l’inaction. Il n’est pas abrogé, mais ignoré. Il n’est pas contesté, mais réduit au silence. L’occupation marocaine du Sahara occidental, qui constitue depuis près de cinquante ans une violation flagrante du droit international, n’est pas seulement dépourvue de sanctions ; elle est progressivement normalisée. L’illégalité n’est pas corrigée, elle est gérée. Et cette gestion finit par produire une forme de légitimation politique.

La résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2025, illustre parfaitement cette dynamique. D’un point de vue juridique, elle n’introduit aucun changement substantiel : elle ne reconnaît aucune souveraineté marocaine, ne valide pas le plan d’autonomie et ne modifie en rien le principe de l’autodétermination. Pourtant, le Maroc et ses alliés la présentent comme un soutien implicite à leur cadre politique. Non pas parce que le texte le dit, mais parce que le contexte le permet. L’ambiguïté devient ainsi un instrument politique, et le silence du Conseil de sécurité un message implicite : il n’y aura pas de conséquences.

Cette logique explique également l’insistance sur un prétendu « plan d’autonomie » qui ne se concrétise jamais. Le Maroc ne présente aucun projet précis parce qu’il lui est impossible de le faire sans entrer en contradiction avec son propre système politique et constitutionnel. Une autonomie réelle impliquerait des réformes profondes, la reconnaissance d’un sujet politique sahraoui et des garanties démocratiques incompatibles avec le modèle du Makhzen. Le plan n’existe pas parce qu’il ne peut pas exister. Mais son invocation répétée remplit une fonction essentielle : déplacer le débat du droit à l’autodétermination vers une fausse discussion administrative.

Dans ce processus, la responsabilité d’acteurs tels que l’Espagne, l’Union européenne et, de manière particulièrement déterminante, la France, est centrale. L’Espagne, en tant qu’ancienne puissance coloniale et autorité administrante de jure, a opté pour un repli politique en contradiction avec ses obligations juridiques. Le changement de position du gouvernement espagnol n’a pas résulté d’un débat démocratique ni d’une réévaluation juridique, mais d’une décision politique prise en marge du Parlement et du droit international. L’Union européenne, pour sa part, persiste dans une dangereuse schizophrénie : elle reconnaît dans les tribunaux ce qu’elle ignore dans la pratique politique, cherchant à contourner des arrêts fermes par des montages commerciaux et techniques qui perpétuent l’exploitation illégale des ressources sahraouies.

La France joue, dans ce dispositif, un rôle clé. Par son soutien diplomatique constant au Maroc, par sa position au Conseil de sécurité et par sa tolérance active à l’égard de l’occupation, Paris contribue de manière décisive au blocage du processus de décolonisation. En invoquant les principes du droit international tout en entravant leur application concrète, la France participe à la transformation du silence en politique et de l’exception sahraouie en norme acceptable.

Pendant ce temps, sur le terrain, l’occupation se durcit. La répression contre les militants sahraouis, les défenseurs des droits humains, les étudiants et les journalistes se poursuit dans une impunité totale. Arrestations arbitraires, sièges policiers, interdictions de rassemblement et tortures documentées constituent une réalité systématique qui ne franchit que rarement les barrières médiatiques internationales. Le silence n’est pas neutre : il protège l’occupant et pénalise l’occupé.

Le Sahara occidental n’est pas une anomalie du système international ; il en est le miroir. Ce qui y est toléré annonce ce qui peut se généraliser ailleurs. Si le principe de décolonisation peut être érodé sans conséquences, si le droit à l’autodétermination peut être remplacé par la gestion indéfinie d’une occupation, alors aucun cadre juridique n’est à l’abri. Il ne s’agit pas d’un « conflit gelé », mais d’un renoncement délibéré à le résoudre conformément au droit.

Lorsque le silence devient une politique, l’injustice cesse d’être une déviation pour devenir une norme. Le Sahara occidental demeure une question de décolonisation non résolue. Mais il est désormais aussi autre chose : un avertissement clair de ce qui advient lorsque le droit international est abandonné non par incapacité, mais par convenance.

Carlos C. García
Plateforme « N’Oubliez pas le Sahara Occidental »


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