Yémen, Émirats arabes unis et Arabie saoudite : recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et implications pour le Sahara occidental

Yémen, Émirats arabes unis et Arabie saoudite : recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et implications pour le Sahara occidental


Derrière l’escalade des tensions au Yémen se joue une recomposition stratégique majeure au Moyen-Orient. Les divergences croissantes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le rôle d’Israël et la projection de nouvelles alliances régionales dessinent un cadre qui dépasse largement le conflit yéménite. Cette analyse revient sur les ressorts de cette crise et montre en quoi ces dynamiques concernent directement le Sahara occidental et la tentative de normalisation de son occupation.

La crise qui se développe autour du Yémen ne relève pas d’un simple désaccord ponctuel entre alliés régionaux. Elle met au jour des lignes de fracture plus profondes au sein du monde arabe et révèle une recomposition stratégique dont les effets dépassent largement le cadre yéménite. Les tensions croissantes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, longtemps présentés comme un front uni, illustrent l’émergence de stratégies concurrentes de puissance, de contrôle territorial et d’alliances, aux conséquences directes pour l’équilibre régional — y compris en Afrique du Nord.

Depuis plus d’une décennie, les Émirats arabes unis se sont affirmés comme l’un des acteurs les plus interventionnistes du monde arabe. Leur implication au Yémen, initialement alignée sur celle de Riyad, s’est progressivement transformée en une stratégie autonome visant le contrôle de ports, de routes maritimes et de zones d’influence clés, en particulier dans le sud du pays. Soutien à des forces locales, implantation militaire indirecte, contrôle d’infrastructures portuaires et projection sécuritaire : Abou Dhabi a bâti au Yémen un dispositif qui répond avant tout à ses propres intérêts géostratégiques.

C’est précisément cette évolution qui alimente aujourd’hui les frictions avec l’Arabie saoudite. Alors que Riyad demeure engagé dans une logique de sécurité frontalière et de recherche d’une stabilisation minimale, les Émirats apparaissent de plus en plus comme un acteur poursuivant une politique régionale offensive, parfois en contradiction avec les objectifs de leurs partenaires. Le ton inhabituellement ferme récemment adopté par les autorités saoudiennes à l’égard d’Abou Dhabi traduit une inquiétude croissante face à une stratégie jugée déstabilisatrice et marque une inflexion notable dans un partenariat longtemps présenté comme indéfectible.

Cette crise ne peut être analysée sans prendre en compte le rôle croissant d’Israël dans la région. Le rapprochement stratégique entre Israël et les Émirats arabes unis, consolidé par les accords de normalisation, a profondément modifié les équilibres régionaux. Coopération sécuritaire, transferts technologiques, coordination militaire et convergence diplomatique ont fait d’Abou Dhabi un relais central de l’influence israélienne dans plusieurs dossiers sensibles, notamment autour de la mer Rouge et du golfe d’Aden. Cette alliance repose sur une vision commune fondée sur la projection de puissance et la marginalisation des cadres multilatéraux traditionnels.

Dans ce contexte, le Yémen devient un terrain d’expression des nouvelles rivalités régionales, où se croisent intérêts saoudiens, ambitions émiraties, calculs israéliens et enjeux globaux liés aux routes commerciales et énergétiques. Loin d’être un conflit périphérique, il illustre une transformation plus large du Moyen-Orient, marquée par la fragmentation des alliances et par l’émergence d’acteurs qui privilégient l’unilatéralisme et les rapports de force au détriment des mécanismes collectifs de résolution des conflits.

Ces dynamiques ont des répercussions directes sur le Sahara occidental. Les Émirats arabes unis, tout comme Israël, figurent parmi les soutiens les plus actifs de la stratégie marocaine visant à imposer une normalisation politique, économique et diplomatique de l’occupation du territoire sahraoui. Investissements, appuis diplomatiques, coopération sécuritaire et gestes de reconnaissance s’inscrivent dans une logique commune : contourner le droit international et substituer aux processus de décolonisation des faits accomplis présentés comme irréversibles.

La posture émiratie au Sahara occidental ne peut être dissociée de sa stratégie régionale globale. De la Corne de l’Afrique au Yémen, de la mer Rouge aux territoires sahraouis occupés, Abou Dhabi poursuit une politique d’expansion d’influence fondée sur le contrôle des espaces stratégiques, la sécurisation des flux commerciaux et l’alignement avec des partenaires partageant une même conception autoritaire de la stabilité. Le soutien au Maroc s’inscrit pleinement dans cette continuité.

Face à cette stratégie, les positions plus prudentes, voire critiques, de certains acteurs régionaux prennent une signification particulière. Le durcissement du discours saoudien à l’égard des Émirats, tout comme les mises en garde exprimées par d’autres États, rappelle que cette politique n’est ni consensuelle ni exempte de résistances. Elle révèle également les fractures internes au sein du monde arabe, trop souvent masquées par une lecture simplifiée des alliances régionales.

Pour le Sahara occidental, ces évolutions confirment une réalité essentielle : la question sahraouie n’est pas isolée, mais profondément imbriquée dans les rapports de force régionaux et internationaux. Comprendre le conflit sahraoui suppose donc d’analyser les dynamiques à l’œuvre au Yémen, les recompositions entre Riyad et Abou Dhabi et le rôle croissant d’Israël dans la région. Car derrière chaque crise régionale se joue aussi la capacité du droit international à résister à une politique de puissance fondée sur le fait accompli.

Dans un contexte marqué par l’affaiblissement des mécanismes multilatéraux et par la banalisation des occupations prolongées, le cas du Sahara occidental agit comme un révélateur. Il met en lumière les contradictions d’un ordre international qui tolère certaines violations tout en en condamnant d’autres. La crise yéménite et les tensions entre alliés arabes rappellent ainsi que les choix géopolitiques faits au nom de la stabilité ont toujours un coût — et que leurs répercussions atteignent aussi les peuples dont les droits continuent d’être relégués au second plan, à commencer par le peuple sahraoui.


Victoria G. Corera
Plateforme NO TE OLVIDES DEL SÁHARA OCCIDENTAL


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