L’arrivée massive de dizaines de milliers de citoyens marocains à Ceuta dépasse désormais la relation entre Madrid et Rabat. Elle révèle aussi la vulnérabilité d’une Europe qui a fait du Maroc un partenaire indispensable pour contrôler sa frontière sud.

Par Victoria G. Corera
Ceuta n’est pas seulement une frontière espagnole. C’est aussi une frontière extérieure de l’Union européenne. L’arrivée massive de citoyens marocains au cours des derniers jours l’a rappelé brutalement à Madrid, mais aussi à Bruxelles, Paris et aux autres capitales européennes.
Pedro Sánchez lui-même a donné à la crise une dimension qui dépasse largement la question migratoire en parlant d’une « violation et d’une attaque contre l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Le lendemain, dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen, António Costa et à la présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne, il demandait une réunion urgente des ministres de l’Intérieur et rappelait que la sécurité des frontières extérieures devait être une responsabilité commune.
La crise de Ceuta est donc devenue une affaire européenne.
Mais les débats sur Schengen, les expulsions ou la solidarité entre États membres ne doivent pas faire oublier l’essentiel : comment des dizaines de milliers de personnes ont-elles pu se diriger vers une frontière aussi sensible sans que les autorités marocaines empêchent un mouvement d’une telle ampleur ?
L’Espagne connaît déjà la capacité de Rabat à utiliser le contrôle migratoire comme instrument politique. Ceuta en avait fait l’expérience en mai 2021, pendant la crise diplomatique déclenchée après l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali. Cinq ans plus tard, la frontière montre qu’elle reste un puissant moyen de pression.
C’est là que se trouve la faiblesse du modèle européen.
Depuis des années, l’Union européenne présente le Maroc comme un partenaire stratégique en matière de migration, de sécurité et de contrôle de sa frontière méridionale. Mais cette coopération crée également une dépendance : plus l’Europe a besoin de Rabat pour empêcher les départs, plus Rabat dispose d’un levier politique sur l’Europe.
Un article publié par Algérie Patriotique souligne aujourd’hui une autre contradiction : pendant des années, une partie des gouvernements et des médias européens ont présenté le Maroc comme un modèle de stabilité, de développement et de prospérité régionale. Pourtant, les images de milliers de jeunes prêts à risquer leur vie pour atteindre Ceuta racontent une réalité sociale beaucoup plus difficile à concilier avec ce récit officiel.
La France devrait regarder cette crise avec une attention particulière. Paris a considérablement renforcé son rapprochement avec Rabat et son soutien aux positions marocaines sur le Sahara Occidental. Mais Ceuta montre que le statut de « partenaire stratégique » a aussi un prix : la dépendance réduit la marge de manœuvre lorsqu’un désaccord apparaît avec le Maroc.
Cette réalité concerne directement le Sahara Occidental. Lorsqu’un État devient indispensable pour contrôler les migrations, coopérer en matière de sécurité ou contenir les flux vers l’Europe, il devient beaucoup plus difficile de lui opposer fermement le droit international sur un territoire qu’il occupe.
Ceuta ne révèle donc pas seulement une crise migratoire. Elle expose les limites d’une politique européenne qui a progressivement confié à Rabat une partie de la protection de sa frontière sud tout en renforçant sa dépendance politique envers le royaume.
L’Europe peut continuer à présenter le Maroc comme un partenaire indispensable. Mais elle devrait alors accepter la conséquence de ce choix : celui qui contrôle une partie de votre frontière dispose aussi d’un moyen de pression sur vous.