
Trois semaines après l’arrivée massive de dizaines de milliers de personnes à Ceuta, la crise a changé de dimension. Elle reste humanitaire et migratoire, mais elle est désormais aussi ouvertement politique. Rabat remet ses revendications territoriales sur Ceuta et Melilla sur la table et Madrid, après plusieurs semaines durant lesquelles il avait surtout insisté sur la coopération avec son voisin, répond cette fois par un refus catégorique.
Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a affirmé que Ceuta et Melilla constituaient un « droit historique et géographique » du Maroc. Il a même proposé la création d’un mécanisme de dialogue avec l’Espagne afin de rechercher une « solution définitive » permettant leur « retour au sein de la patrie ». La réponse espagnole n’a laissé aucune place à l’ambiguïté : les deux villes font partie de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Espagne, ainsi que du territoire de l’Union européenne, et Madrid rejette « catégoriquement » toute autre approche.
Cette confrontation verbale intervient après la crise ouverte le 30 juillet à Ceuta. Des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière, les structures d’accueil ont été débordées et, plusieurs semaines plus tard, des milliers de migrants restent encore sur place. Les promesses initiales d’un retour rapide vers le Maroc se sont heurtées à une réalité beaucoup plus complexe, tandis que la question de la coopération marocaine à la frontière est redevenue centrale dans le débat politique espagnol.
C’est à ce moment que le Sahara occidental revient inévitablement dans l’équation. En mars 2022, Pedro Sánchez avait profondément modifié la position traditionnelle de l’Espagne en considérant le projet marocain d’autonomie pour le territoire comme la proposition « la plus sérieuse, réaliste et crédible ». Ce tournant devait ouvrir une nouvelle étape avec Rabat, fondée sur la stabilité, la confiance et une coopération renforcée, notamment dans le domaine migratoire.
Quatre ans plus tard, le bilan mérite au moins d’être interrogé. Le rapprochement espagnol avec la position marocaine sur le Sahara occidental n’a pas fait disparaître les revendications de Rabat sur Ceuta et Melilla. Il n’a pas non plus supprimé la dépendance de l’Espagne envers la coopération marocaine pour maintenir la stabilité de sa frontière sud.
Il n’est pas nécessaire d’affirmer que Rabat a organisé l’arrivée massive du 30 juillet pour constater cette fragilité. La crise montre simplement qu’une partie essentielle de la politique migratoire espagnole dépend de décisions prises de l’autre côté de la frontière. Lorsque la coopération fonctionne, Madrid s’en félicite. Lorsqu’elle se détériore, Ceuta en paie immédiatement le prix.
La contradiction est d’autant plus frappante que l’Espagne invoque aujourd’hui, face aux revendications marocaines, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la légalité internationale. Ces mêmes principes existent également lorsqu’il est question du Sahara occidental, territoire toujours inscrit par les Nations unies sur la liste des territoires non autonomes et dont le processus de décolonisation reste inachevé.
La crise de Ceuta ne modifiera peut-être pas la politique espagnole sur le Sahara occidental. Mais elle rend de nouveau légitime une question que Madrid pensait avoir refermée en 2022 : qu’a réellement obtenu l’Espagne en échange de son rapprochement avec Rabat si la stabilité reste aussi fragile et si les revendications territoriales marocaines n’ont, elles, jamais disparu ?