Sahara occidental : la lettre de Brahim Ghali à l’ONU marque un tournant politique face au nouveau discours occidental

Par Victoria G. Corera

La lettre adressée par Brahim Ghali au secrétaire général des Nations unies ne constitue pas simplement une protestation diplomatique supplémentaire du Front Polisario. Elle représente en réalité une réponse politique directe au nouveau cadre international qui semble progressivement se mettre en place autour du Sahara occidental depuis les événements de Smara.

Depuis plusieurs jours, le langage utilisé par certaines puissances occidentales et par plusieurs alliés régionaux du Maroc évolue rapidement. Les références à la “stabilité”, à la “sécurité régionale” ou au “plan d’autonomie” marocain ne sont plus les seuls éléments du discours diplomatique. Des termes beaucoup plus lourds politiquement commencent désormais à apparaître, notamment autour du “terrorisme” ou de la nécessité de contenir militairement le Front Polisario.

C’est précisément ce glissement politique que Brahim Ghali cherche à briser dans sa lettre adressée à António Guterres.

Le dirigeant sahraoui replace le conflit dans son cadre juridique originel : une question de décolonisation inscrite à l’agenda des Nations unies depuis 1963 et une occupation militaire commencée en 1975. Il rappelle également que le cessez-le-feu de 1991 a cessé d’exister après l’intervention marocaine à Guerguerat en novembre 2020 et affirme que le peuple sahraoui exerce désormais son “droit légitime à l’autodéfense”.

Mais au-delà du contenu diplomatique, la lettre révèle surtout une inquiétude croissante du côté sahraoui : celle de voir une partie de la communauté internationale tenter progressivement de transformer l’occupation du territoire en une réalité politiquement acceptable et durable.

Depuis plusieurs années déjà, le conflit sahraoui s’inscrit de plus en plus dans une logique géopolitique dominée par les intérêts stratégiques occidentaux : sécurité atlantique, contrôle des routes africaines, ressources minières critiques, coopération militaire et rivalités internationales autour du Sahel et du nord de l’Afrique.

Dans ce contexte, le Maroc apparaît aujourd’hui pour plusieurs capitales occidentales comme un partenaire stratégique prioritaire. Et c’est précisément ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible pour le Front Polisario.

Car derrière les appels au “dialogue” ou à la “stabilité”, une nouvelle réalité diplomatique semble progressivement émerger : celle d’un soutien international croissant à une solution déjà définie à l’avance autour du plan d’autonomie marocain, au détriment du référendum d’autodétermination longtemps défendu par les Nations unies.

La lettre de Brahim Ghali constitue donc aussi une tentative de rappeler que, malgré les nouvelles priorités géopolitiques occidentales, le conflit sahraoui reste officiellement une question de décolonisation inachevée et que le peuple sahraoui continue de rejeter toute solution imposée depuis l’extérieur.

Et c’est probablement ce qui donne aujourd’hui à cette lettre une portée politique bien plus importante qu’un simple échange diplomatique avec les Nations unies.