
Arrêté le 7 novembre 2010, à la veille du démantèlement du camp de Gdeim Izik, le défenseur sahraoui des droits humains rédigeait dix ans plus tard, depuis la prison de Kénitra, un essai sur la résistance, la colère et les promesses non tenues des Nations unies. Six ans après sa publication, ce texte prend une résonance particulière avec la disparition de la MINURSO.
Le 7 novembre 2010, les autorités marocaines arrêtaient à El Aaiún Naâma Asfari, défenseur sahraoui des droits humains engagé dans la mobilisation de Gdeim Izik. Le lendemain, les forces marocaines démantelaient le campement installé par des milliers de Sahraouis pour dénoncer leurs conditions de vie et revendiquer leurs droits. Seize ans plus tard, Naâma Asfari est toujours emprisonné, condamné à trente ans de réclusion à l’issue d’une procédure contestée par plusieurs organisations internationales de défense des droits humains. En 2016, le Comité des Nations unies contre la torture a reconnu qu’il avait été victime de tortures et mis en cause l’utilisation d’aveux obtenus sous la contrainte.
En octobre 2020, à l’approche du dixième anniversaire de ces événements, Asfari écrivait depuis la prison de Kénitra un essai intitulé « Gdeim Izik : Le droit à la colère », sous-titré « La colère qui a permis de poser les termes du conflit ». Loin de se limiter au souvenir de la répression, il y développait une réflexion sur la portée politique de la colère sahraouie. Il s’appuyait notamment sur Hegel, sur la dialectique de la domination et de la reconnaissance, ainsi que sur le philosophe Peter Sloterdijk, pour examiner comment un peuple confronté à une injustice prolongée peut transformer sa frustration en revendication collective de liberté.
L’une des idées centrales de son texte concernait le rôle des Nations unies. Asfari décrivait l’organisation comme une sorte de « banque de la colère », dans laquelle les Sahraouis avaient déposé leur revendication fondamentale, dans l’espoir que le référendum prévu depuis 1991 leur permettrait enfin d’exercer leur droit à l’autodétermination. Mais il constatait que l’attente s’était transformée en frustration et que l’ONU peinait à remplir le rôle qu’elle s’était engagée à assumer. À ses yeux, le problème ne résidait pas seulement dans l’absence de résultats, mais aussi dans la transformation d’une question d’occupation et de décolonisation en un processus de négociation sans fin, plaçant sur un pied d’égalité l’occupant et le peuple soumis à l’occupation.
Asfari écrivait ces lignes alors que les mobilisations de Guerguerat plaçaient de nouveau la question sahraouie à un moment décisif. Quelques semaines plus tard, les hostilités reprenaient entre le Maroc et le Front POLISARIO. Son essai mettait en garde contre le danger d’accumuler pendant des décennies des revendications légitimes sans offrir de mécanismes efficaces pour y répondre. Il défendait également l’idée que la colère pouvait avoir une dimension politique constructive, liée à la dignité, à la reconnaissance et au refus d’accepter une situation considérée comme injuste.
Six ans plus tard, la MINURSO a disparu, tandis que le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui demeure inappliqué. Relire aujourd’hui cet essai prend donc une signification particulière. L’organisation internationale dans laquelle les Sahraouis avaient placé une grande partie de leurs espoirs a perdu l’instrument créé pour organiser le référendum. Les interrogations formulées par Asfari en 2020 sur les limites de l’action des Nations unies restent ouvertes, même si le contexte politique et diplomatique a profondément changé.
La republication de ce texte, à l’occasion du seizième anniversaire de son arrestation, permet aussi de rappeler la dimension intellectuelle et politique de Naâma Asfari, au-delà de sa condition de prisonnier sahraoui. Sa réflexion sur Gdeim Izik ne se limite pas à la mémoire d’un événement historique : elle pose une question toujours actuelle. Que se passe-t-il lorsqu’un peuple voit ses droits reconnus, mais ne dispose d’aucun moyen effectif de les exercer ? Seize ans après son arrestation, cette interrogation reste au cœur de l’avenir du Sahara occidental.
Victoria G. Corera – PLATEFORME « No te olvides del Sáhara Occidental »
SOURCES
Naâma Asfari, « Gdeim Izik : Le droit à la colère » – Mediapart, 6 novembre 2020
Texte original en français – Association des Amis de la RASD, PDF
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