Le Sahara occidental comme test du droit international : la « table de verre »

Mohamed Elbaikam alerte sur le risque de voir le fait accompli fragiliser progressivement le droit international

Dans une tribune publiée par Destimed, le militant sahraoui indépendant Mohamed Elbaikam avertit que lorsqu’un fait accompli finit par être accepté simplement parce qu’il dure, ce n’est pas seulement le peuple concerné qui perd : c’est l’ensemble du droit international qui se fragilise.

Le droit international ressemble à une table de verre. L’image choisie par Mohamed Elbaikam est simple, mais elle résume efficacement le cœur de sa réflexion : une règle peut sembler solide tant qu’elle est respectée, mais lorsqu’on accepte de la briser parce que cela sert momentanément certains intérêts, rien ne garantit que la fissure restera limitée à l’endroit où elle est apparue.

Dans une tribune publiée par le média français Destimed, le militant sahraoui indépendant utilise le Sahara occidental comme exemple de cette fragilité. Il rappelle que le territoire figure depuis les années 1960 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies et qu’en 1975, la Cour internationale de Justice n’a pas établi de liens de souveraineté territoriale susceptibles d’écarter l’application du principe d’autodétermination.

Mais l’intérêt du texte dépasse le rappel juridique. Elbaikam pose une question beaucoup plus actuelle : le destin politique d’un peuple peut-il évoluer au gré des décisions prises dans des capitales étrangères ? Donald Trump a reconnu en 2020 la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le Sahara occidental ; Pedro Sánchez a modifié en 2022 la position espagnole en faveur du plan marocain d’autonomie ; Emmanuel Macron a engagé la France, en 2024, plus clairement encore dans le soutien à la position marocaine.

Les gouvernements ont évidemment des intérêts diplomatiques, économiques et sécuritaires. Le Maroc est un partenaire important de la France, de l’Espagne, de l’Union européenne et des États-Unis en matière de migration, de sécurité ou de lutte contre le terrorisme. Pour Elbaikam, cependant, ces intérêts ne peuvent se substituer au droit ni déterminer à eux seuls la souveraineté d’un territoire.

Sa réflexion devient particulièrement intéressante lorsqu’il renverse l’argument sécuritaire. Et si la résolution du conflit du Sahara occidental ne constituait pas un obstacle à la stabilité du Maghreb, mais au contraire une partie de la solution ? Un conflit prolongé entretient la méfiance régionale et freine la coopération à un moment où l’Afrique du Nord et le Sahel sont confrontés à l’instabilité, aux trafics, aux réseaux criminels et à l’extrémisme.

Le problème le plus grave est peut-être celui du temps. En 1991, les Sahraouis ont accepté un cessez-le-feu dans le cadre d’un processus conduit par les Nations unies et d’une mission dont le nom annonçait précisément un référendum. Plus de trois décennies plus tard, le référendum n’a jamais eu lieu et le cessez-le-feu a été rompu en 2020.

Si plusieurs décennies de fait accompli suffisent pour qu’une situation progressivement normalisée commence à être traitée comme du droit, avertit Elbaikam, le message adressé au reste du monde devient particulièrement dangereux : il suffirait au plus fort d’attendre que la communauté internationale s’habitue à l’injustice. Que resterait-il alors de la confiance dans la négociation, les Nations unies ou les mécanismes juridiques internationaux ?

L’auteur ne propose pas pour autant d’ignorer les intérêts du Maroc ni d’exonérer les représentants sahraouis de leurs propres erreurs politiques, diplomatiques ou de communication. Son argument est plus fondamental : les erreurs politiques n’effacent pas les droits, pas plus que les changements de gouvernement ne devraient transformer progressivement une règle juridique en simple opinion.

La question adressée à Paris, Madrid, Washington ou Bruxelles ne devrait donc pas se réduire à demander s’ils choisissent le Maroc ou le Front POLISARIO. Elle porte sur quelque chose de plus large : dans quel ordre international voulons-nous vivre ?

C’est là que la métaphore de la table de verre retrouve tout son sens. Les présidents passent, les gouvernements changent et les alliances évoluent. Mais si le droit n’est respecté que lorsqu’il correspond aux intérêts du moment, la fissure ouverte aujourd’hui au Sahara occidental peut demain atteindre ceux qui pensaient pouvoir l’ignorer.

Source : Mohamed Elbaikam, tribune publiée dans Destimed, 25 août 2026.